Le blog de Louis Lepioufle

Politics

2010 en Europe, ou la montée fracassante du populisme

Depuis le début de l’année 2010, l’Europe a été rythmée par de nombreuses élections à l’échelon national. Les résultats ont mis en avant un élément central, au-delà des victoires des traditionnels conservateurs, libéraux ou sociaux-démocrates, l’extrême-droite fait une véritable poussée électorale.

Ce fut un réveil brutal pour les formations politiques « classiques » au lendemain des législatives suédoises de septembre dernier. Le Parti Social-Démocrate engrange un peu plus de 30% des suffrages, son plus mauvais score depuis 1921 et l’instauration du suffrage universel. L’alliance gouvernementale menée par le Premier Ministre Frederik Reinfeldt passe à côté de la majorité absolue à la Diète avec 49,3% des voix. Mais l’élément le plus important réside dans le score d’un autre parti mené par Jimmie Aakesson : les « Démocrates de Suède » qui obtient 5.7 % des suffrages, décrochant 20 sièges, une entrée fracassante au Riksdag.

Le 3 Mars 2010 ont eu lieu aux Pays-Bas des élections municipales. Le Parti Pour la Liberté (PVV) de Geert Wilders a entamé une percée massive, obtenant 17% des suffrages à La Haye, ou encore 21,1% à Almere, une ville dortoir près d’Amsterdam, les deux seules villes où ce Parti a présenté des candidats. Ouvertement populiste, son leader a été poursuivi en justice pour incitation à la haine et à la discrimination.  D’abord connu par un film anti-islam, diffusé sous le titre arabe  Fitna, un mot qui traduit littéralement signifie « discorde » ou « querelle », le film insinue que le Coran mène les lecteurs directement au terrorisme. Le PVV a continué son ascension lors des législatives anticipées du 9 juin dernier décrochant 24 sièges, soit 16 de plus que dans la précédente assemblée. Aucun parti n’ayant la majorité absolue, les forces conservatrices et centristes ont intégré Geert Wilders à leur coalition gouvernementale.

Fin avril avaient lieu en Italie des élections régionales, cette fois-ci, au cours desquelles Umberto Bossi et son parti Lega Nord ont remporté deux régions : le Piémont et la Vénétie. Fondée à la fin des années 1980 en opposition aux abus des partis politiques de Rome, il effectue une montée croissante lors des scrutins électoraux depuis 2001. Il s’impose aujourd’hui comme l’allié le plus solide du gouvernement conservateur de Silvio Berlusconi. La méthode ? Deux jours uniquement de campagne électorale pour le ministre et tête de liste pour la région de Vénétie. « La Ligue, ici, tout le monde connaît. Elle s’est implantée méthodiquement, sur un mot d’ordre simple et efficace : le Nord d’abord et le rejet de tout ce qui viendrait menacer son identité »[1]. Ouvertement populiste et anti-immigrés, elle est un acteur majeur du paysage politique italien. On constate le même procédé en France avec les bons scores du Front National, résultats dûs, pour l’universitaire Djamel Mermat, spécialiste de ce parti, à « la présence sur le terrain, et pas seulement dans les villes-centres, et un discours euphémisé »[2].

Face à la globalisation et allant à l’encontre de la construction européenne, le Front National s’apparente à une droite réactionnaire classique, au penchant nationaliste très développé. La Lega Nord, quant à elle, incarne une droite des campagnes, attachée à la ruralité, au territoire, et ancrée dans la tradition chrétienne. Pour le parti hollandais de Geert Wilders, c’est son côté nationaliste et populiste qui le rend célèbre, avec un programme que le politologue Jérôme Jamin juge « libéral sur le plan économique et progressiste sur le plan social »[3].

Au-delà des résultats électoraux et des préjugés classiques sur l’extrême-droite européenne, que cachent les programmes politiques de ces partis ?

Le grand dénominateur commun de ces mouvements politiques réside bien entendu dans le sentiment anti-Islam. Geert Wilders voit en cette religion une idéologie qu’il « considère comme fasciste », Alessandro Savoi, dirigeant de la Ligue dans le Trentin, pense quant à lui que la religion de Mahomet représente un véritable danger pour l’Europe, « Nous ne pouvons pas permettre que les islamistes nous colonisent ». En France, le Front National joue sur l’équilibre culturel et démographique, Alain Soral affirme que « Si les musulmans en France étaient seulement 2% ou 4% il n’y aurait aucun problème. Mais quand on dépasse la barre des 10% se pose un problème d’équilibre culturel »[4]. C’est donc bien le multiculturalisme qui est ici la cible de ces mouvements, qui devient l’ennemi de leur Europe.

Désormais composante de l’alliance gouvernementale aux Pays-Bas, le parti de Geert Wilders, a influencé le projet et la feuille de route de celle-ci. Parmi les éléments-phares de sa campagne, figuraient en bonne place, notamment, l’interdiction totale de la burqa, l’interdiction du port du voile pour le personnel de la police et de la justice, le retrait des passeports pour les nouveaux immigrés en cas de délit commis dans les cinq premières années suivant l’entrée sur le territoire étatique. Sur un plan tout autant populiste, diverses autres mesures figuraient à son programme telles que le report de l’âge légal de départ à la retraite à 66 ans et non à 67 ans, deux mille cinq cents policiers supplémentaires ou encore l’introduction d’une police pour les animaux.

Le gouvernement constitué du Parti Libéral et l’Alliance des Chrétiens-Démocrates est assuré du soutien au Parlement du Parti de Geert Wilders. Pour autant, ce dernier ne fournit aucun ministre. Il n’est relié à la coalition gouvernementale que par un accord de soutien. S’agissant du fond politique, cet accord appelle à une baisse importante de l’immigration. Par ailleurs, un ministère de la Sécurité, nouvellement créé, se chargera du renforcement de la politique de sécurité. On remarque ici l’apport du PVV dans ce domaine, qui est encore plus important concernant le voile puisque pour s’assurer du soutien de l’extrême droite, la nouvelle coalition a accepté notamment l’interdiction du port de la burqa. On assiste, d’une façon globale, à la très forte droitisation de la politique gouvernementale aux Pays-Bas, conséquence logique de l’intégration du PVV, désormais 3e force politique du pays.

En France, les partis d’extrême-droite ont désormais repris les thèses développées par un mouvement ultra-radical : le Bloc Identitaire. Faible dans les urnes, le groupe est bien présent médiatiquement. On a ainsi pu assister le 1er mars dernier, au détournement de l’appel à la journée sans immigrés (destiné à montrer que les immigrés participent à l’économie française) avec un slogan choc « 24 heures sans eux, pourquoi pas toute l’année ! ». Pour Jean Yves Camus, politologue à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), ce discours « a pu se développer dans une Europe incertaine, malade du point de vue économique, apeurée par la mondialisation et du déclin de la place centrale de l’Europe qu’elle risque de provoquer »[5]. L’Europe que ces mouvements privilégient est celle d’une civilisation, d’une histoire commune. Ils privilégient la construction d’une Europe fédérale, basée sur les Nations existantes et ses provinces chargées d’histoire, en opposition à l’Europe des technocrates.

De manière globale, l’Europe fait face à un déséquilibre dans son système politique. La traditionnelle balance gauche-droite se heurte à une intégration européenne toujours plus forte, se traduisant chez les citoyens lambda par la montée des peurs de l’autre, de l’étranger, de la multiculturalité, de l’Europe. Ainsi, les partis populistes répondent au besoin des populations d’être rassurées comme on le voit par les nombreuses similitudes de ces partis, sur le plan idéologique, sur la méthode et sur l’aspect communicationnel. Au fond, on voit apparaître une dichotomie que l’on avait pendant longtemps oubliée, non pas le classique droite-gauche développé dans l’ensemble des démocraties européennes mais bien une dichotomie système-antisystème. Les partis populistes incarnant bien évidemment ce dernier concept.

Cet article a été rédigé pour eurosduvillage.eu

Votez pour cet article sur

 


 

[1] Les braves garçons de la Ligue du Nord, Philippe Ridet, Presseurop, 26 Mars 2010, http://www.presseurop.eu/fr/content/article/218751-les-braves-garcons-de-la-ligue-du-nord

[2] La campagne du Nord du Front National, Stéphanie Maurice, Presseurop, 23 Mars 2010, http://www.presseurop.eu/fr/content/article/215461-la-campagne-du-nord-du-front-national

[3] Lapia, Roberto, Droite populiste à l’occidentale: identitaire, antisystème et islamophobe, CafeBabel.com, http://www.cafebabel.fr/article/32968/la-droite-populiste-a-l-europeenne.html

[4] Idem.

[5] Vigouroux, Céline, Le Bloc Identitaire : la nouvelle droite populiste française, CafeBabel.com, http://www.cafebabel.fr/article/32963/bloc-identitaire-la-nouvelle-droite-populiste.html

Crédit photo: Gueorgui Tcherednitchenko on Flickr.com

Comments

comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>