L’actualité qui a fait la Une cette semaine est évidemment l’anoblissement par la Reine Elisabeth II de l’écrivain Salman Rushdie. Le Paper Of The Week de cette semaine y est donc consacré avec un article du journal pakistanais The News.
20 Juin 2007 – The News – Rushdie et la folie britannique
Le titre de chevalier conféré à Salman Rushdie, le 16 juin, par la reine Elisabeth II, est une folie, estime le quotidien progressiste pakistanais The News. Il ne peut que renforcer la position des extrémistes et entretenir l’idée du choc des civilisations.
En décidant d’anoblir Salman Rushdie, la Grande-Bretagne a commis une des ces folies inexplicables qui semblent conçues pour rallier les forces de l’extrémisme dans notre monde dangereusement instable. Cette décision va probablement relancer la frénésie qui avait suivi la publication des Versets sataniques en 1988 – la fatwa lancée par l’ayatollah Khomeiny contre l’auteur et les débordements de pharisaïsme occidental qui l’avaient suivie. Espérons que les réactions n’iront pas plus loin que cette colère vis-à-vis d’une décision particulièrement inopportune et insensible.
L’Assemblée nationale – rarement un modèle d’harmonie – s’est exprimée d’une seule voix et a fermement condamné cette décision. Le ministère des Affaires étrangères lui a fidèlement emboîté le pas. Dans le feu de l’action, Ijaz-ul-Haq, le ministre des Affaires religieuses, a publié une déclaration chargée d’émotion mais dont la formulation peu habile, relayée dans tous les journaux britanniques, a été interprétée comme un appel aux attentats suicides.
Le Pakistan avait déjà du mal à justifier son rôle dans la guerre contre le terrorisme auprès de son opinion et l’honneur fait à Salman Rushdie ne va que lui compliquer la tâche. En effet, les musulmans les plus modérés, qui avaient déjà du mal à s’exprimer dans un milieu en cours de radicalisation rapide, ont été contraints de se retirer dans leur bunker quand la décision est tombée. Quant à ceux, de plus en plus nombreux, que les récents errements des Etats-Unis et de son plus fervent allié ont radicalisés, c’est exactement le genre de munition dont ils avaient besoin. La Grande-Bretagne compte sur son sol un grand nombre de ces éléments égarés qui détiennent un passeport britannique. Les radicaux vont assurément s’en donner à cœur joie.
Un homme qui à leurs yeux est uniquement reconnu parce qu’il a décidé d’écrire un livre calomniant l’islam (la qualité de sa prose ne joue manifestement aucun rôle dans le débat) vient d’être officiellement honoré par la Couronne et l’Etat britanniques. Et ceci, à l’heure où le choc des civilisations domine le débat sur les divisions religieuses et où l’Irak et l’Afghanistan notamment monopolisent la une. Si les extrémistes cherchaient des arguments pour accuser l’Occident de mener une guerre contre l’islam, ils n’auraient pu rêver meilleure confirmation de leurs convictions.
Les religions, ce qui n’est pas la même chose que leurs adeptes extrémistes, toutes les religions méritent respect et tolérance. Ou alors serait-il plus acceptable d’en calomnier certaines uniquement parce que votre politique étrangère est comme par hasard en conflit avec ses pratiquants ? Comme Priyamvada Gopal [professeur à l'université de Cambridge] l’exprimait si éloquemment dans The Guardian lundi : « Sir Salman… est en partie la création de la fatwa qui a renforcé le ‘choc des civilisations’ en cours et que George Bush, comme Oussama Ben Laden, trouve si pratique. Poussé dans l’obscurité et le désespoir par le fanatisme, Rushdie a finalement émergé en clignant des yeux dans le soleil de New York peu avant que les tours ne s’effondrent. Son formidable talent littéraire serait désormais déployé au service d’un régime américain qui avait proclamé son propre monopole fondamentaliste sur la signification des mots ‘liberté’ et ‘libération’. »
Sir Salman honoré pour services rendus à la littérature n’est assurément pas un néoconservateur, mais l’icône d’une tendance plus pernicieuse : ces gens de lettres progressistes qui soucrivent à l’idée que les valeurs humaines, la tolérance et la liberté sont des idées fondamentalement occidentales qui doivent être défendues en tant que telles. » On a peut-être là un indice pour expliquer les motifs pervers qui ont poussé Tony Blair à anoblir cet auteur controversé. Jadis personnalité opposée à l’establishment, Salman Rushdie est devenu le chéri de ceux qui se félicitent de l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan, et ainsi l’un des rares intellectuels influents de l’Occident à avoir soutenu les récentes mésaventures de Bush et Blair.
The News
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